LETTRE DE BALTHAZAR (46)
de Qeqertarsuaq (île Disko, Groenland) à Nuuk (Groenland)
du Samedi 16 Juin au Vendredi 22 Juin 2012
Le réveil sonne à 6 heures ce samedi 16 Juin dans le calme total du bateau immobile, au mouillage dans le port d’Aasiaat où nous sommes revenus de l’île Disko hier après-midi. Un soleil splendide inonde le carré et le réchauffe. Heureusement car notre chauffage est en panne à la suite d’une épidémie soudaine et mystérieuse qui a rapidement épuisé mon stock de bougies de rechanges. Heureusement qu’il avait fonctionné sans défaillances en Patagonie, en Antarctique et en remontant les côtes du Maine et le Saint Laurent. J’avais pourtant fait faire chez Kent Marine à Saint Herblain (Nantes) au début de ce Printemps une révision complète de la chaudière (qui avait avalé de l’eau de mer lors de l’ouragan du Détroit de Le Maire) suivie d’essais au banc auxquels JP (Merle) et moi-même avions pu assister pour être certain qu’il ne nous lâcherait pas dans les eaux froides du Saint Laurent, du Groenland et de l’Islande. Et bien c’est raté et le remplacement de l’électronique par sa rechange (le boîtier électronique envoie notamment au cours de la séquence de démarrage une tenson à la bougie d’allumage, ainsi qu’en séquence d’arrêt pour brûler les résidus de combustion sur la bougie elle-même, y aurait-il une surtension sur une bougie de résistance très faible, 2 ohms, ne supportant pas plus de 16V ?) n’y fait rien. Nous avons des échanges avec le fournisseur et JP pour s’efforcer de mettre le doigt sur le problème. En attendant Sophie (fille de Claude et femme de François) nous amènera à Nuuk des bougies neuves et JP, qui reviendra à bord à Reykjavik, nous amènera, espérons le, en second échelon la solution de notre problème.
En attendant la température intérieure est parfaitement supportable (de 12° la « nuit » quand le soleil est bas à 19° ou 20° en fin de journée quand le carré a bien capté à travers ses glaces les rayons du soleil). Quand le froid reviendra, pas de panique, un coup de clim avec l’aide du groupe ramènera la chaleur au moment du dîner et du petit déjeuner ; le reste du temps doudounes et tant pis pour nos sèche serviettes douillets.
Réveil à 6h donc mais pourquoi faire ? Et bien pour faire le plein d’eau. En effet au Groenland faire le plein d’eau du bateau est une affaire. Ici pas de marinas ni d’aménagements prévus pour les yachts. Il faut donc se dé…..er. Aujourd’hui cela consistera à aller à marée haute caresser de la delphinière les blocs de granite qui bordent le port en contrebas du marché au poisson où se trouve un robinet, le bateau tenu en avance lente par une ancre secondaire larguée à l’arrière, précédé de Claude et François en zodiac vérifiant qu’il y a assez d’eau et frappant rapidement deux aussières là où ils peuvent pour immobiliser l’avant. Deux petites manœuvres d’avance complémentaires permettent d’amener le tuyau d’eau à hauteur du nable (un tuyau d’eau c’est toujours trop court, le mien fait pourtant 25m !) en même temps que l’étrave à ras des blocs. Heureusement l’eau est lisse avec un vent très faible.
A Sisimiut il avait fallu se rendre à l’usine/conserverie de poissons et autres crevettes, prendre la suite d’un cargo qui était en train de remplir ses grosses cuves voraces par une conduite de pompier d’une centaine de mètres de longueur, avec de grosses pompes et un compteur dans le local technique dont la plus petite unité de compte était le demi mètre cube ! Il avait fallu se dé…er pour utiliser cette installation industrielle et remplir avec plus de ménagement notre modeste réservoir de 1300 litres. Bertrand contrôlait avec une vanne manuelle le débit d’eau pendant que JP faisait des prouesses pour raccorder des tuyaux qui n’avaient rien à se dire et pissaient de partout, ceci pour passer du diamètre de la conduite pompier au diamètre du nable (le nable est le bouchon vissé sur le pont par où on fait le plein d’eau).
Que nous réserve le prochain coup ? Aller recueillir l’eau qui coule comme d’une gouttière comme nous le voyons quand le soleil est haut et clair sur certains icebergs ? Amateurs de voyages organisés s’abstenir.
A midi nous sommes réunis pour déjeuner ensemble à la maison des marins et dire au revoir à Véronique qui était venue profiter du passage de Balthazar pour accompagner André et découvrir la baie de Disko. Elle repart éblouie comme nous par cet amoncellement d’icebergs qui fait de l’Isfjord un site tout à fait exceptionnel et, bonne marcheuse, très satisfaite des balades ainsi que de la longue randonnée que nous avons faite ensemble. Elle nous quitte pour rejoindre demain Ilulissat par le bateau de la Disko Line. Elle y prendra le petit avion STOL rouge de Greenland Air qui l’amènera à l’aéroport longs courriers de Kangerlussuaq au fond de l’immense Sondre Stromfjord, direction Venelles en Provence, non sans avoir fait auparavant une virée en canot à moteur au glacier Equi. Bon retour, Véronique, et attention à l’Inuk.
Après le déjeuner visite en zodiac de La Louise, grosse goélette déplaçant 45 tonnes (lest de plomb au bas de la longue quille de 13 tonnes, voilà un bateau peu gîtard !) que l’ancien coureur Thierry Dubois vient de construire en bonne partie de ses mains pour faire du charter en Islande et au Groenland. Garçon très sympathique il nous fait visiter son bateau tout neuf équipé de quatre cabines doubles pour ses clients qui viennent faire du ski, de la randonnée ou de l’alpinisme. Nous échangeons bien entendu nos expériences sur beaucoup de détails. Il nous indique aussi les résultats de ses reconnaissances lors de sa première exploration l’an dernier qui nous permettront nous l’espérons de faire une petite ascension dans le réseau de fjords enserrant les montagnes derrière Nuuk. Dans ces cas là les appareils de photos numériques sont bien utiles pour récupérer ses cartes annotées.
Merci Thierry, c’est promis nous nous retrouverons cet hiver à Etel où est basée La Louise, à une vingtaine de milles du Crouesty où est basé Balthazar.
Appareillage à 14H20 toujours par un superbe soleil ; Balthazar reprend cap au Sud sa route dans le dédale d’îles et d’îlots qui borde la côte au Sud d’Aasiaat sur une petite centaine de milles. Dès la sortie du port, première question : est-ce que l’étroit goulet entre la terre et une île se trouvant à environ deux milles et libre de glaces ou non ? A l’aller nous avions dû contourner l’île car un gros iceberg le bloquait. Cette fois-ci un iceberg de taille plus modeste monte la garde, à la jumelle ça devrait passer. Attention nous y voilà : à tribord l’éperon sous marin vert jade qu’il dirige sur nous est paré à vitesse lente à quelques mètres, une dépression en son milieu constitue une piscine aux formes douces et couleurs de rêve pour ceux qui ne craignent pas l’eau froide, à quelques mètres à bâbord les hauts fonds débordent la côte ; c’est passé. Des icebergs de toutes tailles parsèment le paysage, les gros dressant leur silhouette fantasmagorique au-dessus de la crête des îles. C’est surprenant de les voir se faufiler entre les îles pour les petits et moyens tandis que les gros et très gros s’échouent jusqu’à ce que la marée ou leur fonte lente les libèrent pour reprendre leur course placide au gré des courants. Sous ce beau soleil ils prennent un air débonnaire, mais quand ils sortent de la boucaille à une centaine de mètres de Balthazar ils paraissent nettement plus menaçants. Comme quoi notre cerveau construit des histoires bien différentes à partir du même objet ! Gare aux « témoins ».
Arrivée dans la couleur chaude de la fin d’après midi dans la petite baie de Kangaatsiaq, charmant village toujours coloré installé sur un petit promontoire par 68°18’N et 53°10’W . Débordant au bout du quai d’une quinzaine de mètres où les pêcheurs déchargent leurs caisses de poisson à l’aide d’une mini grue Balthazar est l’attraction. Des gamins espiègles et rieurs viennent là, des femmes et leurs jeunes enfants et notamment deux infirmières danoises, l’une fraîchement arrivée pour prendre la relève pour trois ans de sa collègue. En réponse à nos questions, elle nous indique qu’elle a déjà passé très jeune plusieurs années il y a quelque trente ans à Uumannaq, au Nord de la baie de Disko. Il faut du cran pour venir du Danemark faire ce boulot dans cet endroit perdu et isolé dans la longue nuit de l’hiver, uniquement desservi une fois par semaine par l’express côtier d’Avril à l’Automne, avant que les glaces ne s’installent. Manifestement elles avaient envie de bavarder avec des Européens et on peut les comprendre. Pourquoi venir là ? Cela fait du bien de relâcher la pression à laquelle sont soumises les « nurses » dans les hôpitaux de Copenhague, de prendre ses responsabilités dans un dispensaire sans médecin auprès d’une population calme et sympathique et de retrouver du temps libre nous expliquent-elles. Dans les cas qui nécessitent l’aide ou le diagnostic d’un médecin elles utilisent la télémédecine grâce à la tour Hertzienne qui domine le village. Ainsi des radios, des résultats d’analyse ou des échographies s’envolent par les ondes à l’Hôpital de Nuuk ou d’Aasiaat.
Dans le bourg des jeunes jouent au foot sur un petit terrain aménagé, une impressionnante peau d’ours sèche au soleil (décidément Nanok n’est pas un mythe, on voit une ou deux peaux qui sèchent dans chaque village, ici un Inuk n’est un vrai homme que s’il a tué un ours, Messieurs à vous de réfléchir et Mesdames soyez aussi exigeantes vis-à-vis de votre mâle, macho, que vos consoeurs arnaq) ainsi que, un peu plus loin, une peau de bœuf musqué. Les Inuits nous sourient en nous croisant ; c’est bien dommage la barrière de la langue. Au loin sur la mer calme des icebergs plus rares défilent devant les îles. Comme leurs grands parents cette petite communauté, plus pauvre que dans la baie de Disko, vit ici simplement de la pêche et de la chasse.
Dimanche 17 Juin. Appareillage à 6h30 pour une longue tirée de 95 milles qui nous ramène à Sisimiut où se trouve la fameuse grue qui a bouché le port ! A bord les trois aficionados du foot ont effectivement décidé de ne pas manquer le match France/Suède que, nous l’espérons, nous pourrons regarder à l’Arctic Hotel, à Manitsoq Mardi après midi. Mais du coup il faut cravacher et sauter une étape.
A l’arrivée à 20 heures la grue est sagement rangée parallèlement à l’entrée. Tiens, tiens, auraient ils eu peur pour leur grue comme moi pour mon mât ?
Lundi 18 Juin 13 heures, toujours un temps splendide et peu de vent. Marche au moteur en franchissant cap au sud cette fois-ci le cercle arctique. Exceptionnellement nous nous faisons doubler par deux bateaux dans une mer habituellement totalement vide. L’un est le Sarfaq Ittuq, l’un des deux express côtiers identiques qui desservent les agglomérations de la côte Ouest, de Nanortalik au sud à Upernavik au Nord. L’autre est le Mary Arctica de la Royal Arctic Line qui emmène les conteneurs réfrigérés bourrés de crevettes vers Nuuk où ils s’embarqueront sur des porte conteneurs transocéaniques.
Depuis notre départ de la baie de Disko le changement est perceptible ; nous sommes maintenant en mer libre, les icebergs ont pratiquement disparu, l’eau est plus chaude, 5°C à 6°C vous vous rendez compte, et donc l’air . C’est presque le midi. Hier soir à Kangaamiut les footballeurs étaient en maillots comme chez nous. C’est l’été, quoi.
Nous longeons maintenant des rangées de superbes montagnes qui bordent la côte et empêchent l’inlandsis de se déverser dans la mer, sauf au fond de quelques fjords profonds.
L’arrivée de l’étape est superbe, une des plus belles sinon la plus belle de notre périple groenlandais. Cap sur la côte et des petites îles qui se confondent avec elle. Fjord dominé par de beaux sommets dont l’un est recouvert d’un grand glacier débonnaire que l’on aimerait bien parcourir à ski. Identification du premier amer ce qui est rassurant car les documents nautiques dont je dispose sont plus que succincts et les sondes rares. Sur mon guide nautique il est seulement marqué « Kangaamiut, 65°49’N 53°21’W, a lively and friendly village with a tiny harbour in a narrow gut between two islands » et pas de croquis pour se faufiler parmi les îlots. Demerden Sie sich. C’est ce genre d’arrivée qui me plaît. A moi de retrouver le sens marin de nos aïeux et de garder l’œil sur le sondeur. Eux ils n’avaient même pas de cartographie (il est vrai qu’il y avait aussi plus de casse). Deuxième amer sur une île au ras de la côte qui signale l’entrée d’un chenal étroit bordé par un chapelet d’îlots. Voilà au soleil bas sur l’horizon un superbe village dans un site plein de charme ; les maisons colorées s’étagent dans un bel ordonnancement sur les blocs de granite, desservies par les rituels robustes escaliers de bois, tous leurs pignons orientés vers le Nord Ouest comme des mouettes face au vent dominant. Le petit port est étroit et encombré. Attention, une grue puis un câble électrique qui relie le village à l’usine/conserverie sur l’îlot d’en face barrent la route. J’ai maintenant appris à regarder en l’air quand j’arrive dans leurs petits ports ! Demi-tour aidé par le propulseur d’étrave car l’espace pour éviter est restreint, tentative de sortir du chenal par une petite passe entre les deux îlots précédents stoppée quand le sondeur remonte rapidement à 2,50m et que les équipiers d’avant s’agitent en voyant les roches dans l’eau claire, demi tour pour prendre une passe précédente plus profonde, marche lente avec une carto douteuse et peu garnie en sondes, contournement des obstacles pour revenir au port par une autre passe. Nous voilà accostés au quai en bois où s’amarre une fois par semaine le petit express côtier, accueillie par une arnaq (ne souriez pas, une arnaq c’est une femme, en esquimau !) qui nous souhaite la bienvenue à Kangaamiut en anglais. Elle exerce une autorité certaine sur les autres inuits qui l’entourent après s’être précipités pour voir cet étrange voilier comme ils ne doivent pas en voir souvent, ce qui conduit Eckard à immédiatement la désigner comme la Mairesse.
Il se dégage de ce site et de cette ambiance un sentiment indéfinissable d’harmonie, de silence et de paix. Je comprends mieux maintenant ce qu’a voulu nous exprimer hier soir l’infirmière danoise.
Apéritif dans le cockpit (bien couverts quand même) car le soleil chauffe encore bien à 10 heures du soir. Mimiche nous a concocté trois filets mignons, chacun parfumé d’épices différentes. Celui au gingembre emporte ma préférence et ce plat accompagné de petites pommes de terre excellentes et de choux chinois fait l’unanimité : un ban pour la cuisinière. Pour digérer le tout avant de rejoindre nos bannettes nous escaladons, par de raides escaliers en bois boulonnés à des tiges d’acier fichées dans le granite la colline usée par les glaciers qui domine le village accroché à ses pentes. Du sommet le point de vue, recommandé par la Mairesse, est effectivement superbe : au Nord le soleil de minuit apparaît entre deux sommets rocheux de l’autre côté du fjord, le chapelet d’îles et îlots qui protège le havre s’étale sous nos yeux. En contre bas, sur l’autre versant de la colline, le cimetière aux croix blanches se blottit dans un vallon silencieux. Des glapissements répétés attirent notre attention : nous apercevons très distinctement le déplacement rapide d’une sorte de renard blanc et noir qui parcourt le flanc de la colline d’en face, protestant manifestement que nous l’ayons dérangé par notre présence. Depuis notre arrivée au Groenland quelques jours ont suffi pour que l’herbe verdisse, les mousses se développent ainsi que les fleurs rases. Il est vrai qu’ici la Nature ne doit pas perdre de temps pour se réveiller, pousser et se reproduire dans la brièveté des étés.
Karim Benzéma vient de tirer une nouvelle fois au ciel. La défense est trouée, l’attaque impuissante, le milieu de terrain désorganisé. Et voilà les Bleus se faisant fesser deux à zéro ce Mardi soir par une équipe suédoise accrocheuse et rugueuse. L’intérêt du match est sauvé par une superbe reprise de volée du grand suédois pur sucre Ibrahimoviç, brun comme un croate, fils de musulman au coup de taureau (sa tête est plus étroite que son cou), le Chabal version suédoise de ces dames blondes déchaînées dans le stade de Kiev. Ah ! le foot !
Le dîner qui suit à l’Arctic Hotel à Manitsoq voit plusieurs Laurent Blanc discutant ce qu’il faudrait éventuellement faire pour sauver les Bleus du naufrage. Mais aucun ne voudrait être à sa place ni d’ailleurs n’a sa compétence.
Pour retrouver Manitsoq où nous avions atterri en provenance de Saint Pierre nous avons refait le superbe tour par les fjords des montagnes d’Hamborgerland. Sous le soleil étincelant les glaciers déroulent leurs belles pentes, de raides couloirs de glace escaladent les faces Nord, et des parois de granite montrent leurs couleurs chaudes. Les alpinistes du bord se mettent à fantasmer sur ce spot où Balthazar serait mouillé derrière ces quelques îles qui se trouvent là à propos, avec des aussières à terre et où Balthazar serait le refuge et camp de base pendant une semaine pour gravir ces pentes vierges. Mais est-ce que nous ne risquons pas d’être trop vieux pour revenir ici, dans ce but, dans de courtes années pour réaliser ce rêve ? Avec les spots que nous allons visiter dans les fjords derrière Nuuk, ce serait en tous cas une belle expédition d’alpinistes.
Une semaine sur chacun de deux spots à sélectionner. Voyons, il faudrait être deux cordées de deux pour être plus solides en cas de problèmes (ici pas d’hélico ni de secours en montagne, c’est l’autonomie), l’équipement devrait comporter…. Allons, arrêtons ce fantasme…..encore que Manitsoq n’est qu’à trois semaines de bateau du Crouesty…..et si on revient vite bien organisés dans ce but on ne sera peut-être pas encore complètement cuits…..
Je suis arrivé à l’âge où on commence en effet à compter quelles expéditions ou navigations on va pouvoir encore faire. Allons, un verre de rhum. Le cubitainer de « La belle Cabresse », le meilleur rhum du monde bien entendu, que Mimiche a précieusement embarqué à Kourou est à poste dans le carré, près du bar où sont les verres. Mais il commence à être léger et à Reykjavik il faudra passer à la vodka, puis s’habituer ultérieurement à adapter ses projets à ses capacités physiques. Je garde les canaux de Hollande et les polders pour un âge plus avancé et peut-être finirai-je heureux de musarder avec Anne-Marie dans le golfe du Morbihan sur un joli petit day-boat avant d’aller déguster un plateau d’huîtres sur l’île d’Ars. Le rhum çà aide…..à faire encore des projets. A quand l’Alaska ou un retour en hiver aux Lofoten chez nos amis de la petite île norvégienne au cœur de laquelle Marines s’était glissé il y a quelques années à marée haute au-dessus d’un seuil pour se blottir dans un petit lac de montagne au milieu des sapins. Enfin Anne-Marie pourrait réaliser son rêve de descendre du bateau sur des skis de fond et aller admirer, après quelques centaines de mètres, depuis la hutte/teepee dans laquelle un banc circulaire couvert d’épaisses peaux de rennes entoure un foyer/barbecue, les merveilleuses aurores boréales. Mais dépêchons-nous….
Défilé de montagnes et glaciers superbes enserrant le fjord, par ce grand beau temps presque immuable qui nous accompagne dans ce séjour groenlandais, alors que nous filons cap toujours au Sud vers Nuuk la capitale ce Mercredi 20 Juin. Pas de vent, ici (comme en Antarctique) il vaut mieux avoir un bon moteur et les quelques essais de marche sous voiles avortent, sauf à faire des étapes de 15 ou 20 milles mais alors on n’est pas encore rendu en Bretagne !
En bateau le calme cache souvent un évènement imprévu qui surprend l’homme de quart somnolent, dans le poste de veille bien chauffé par le soleil et bien calfeutré par son rideau arrière. Tiens une barre apparaît sur l’horizon droit devant et découvre une île allongée et plate. Tiens sur ma carte il n’y a pas d’île à cet endroit. Jumelles et stupéfaction ! Un iceberg énorme et solitaire apparaît dans l’oculaire. Le radar donne la distance précise, les jumelles les millièmes de radian pour mesurer l’écart angulaire entre ses deux extrémités vues de Balthazar : il mesure 182m de long mais n’est pas très haut, une petite dizaine de mètres au-dessus de la ligne de flottaison creusée par la mer. On passe à le raser pour la séquence film et photos ; une langue de l’un des glaciers descendant de l’inlandsis (vous avez certainement compris que l’inlandsis c’est « la glace de l’intérieur des terres », la grande calotte glaciaire qui recouvre presque totalement le Groenland) et se déversant dans les grands fjords de Nuuk que nous approchons, aura sans doute décidé de larguer les amarres et de partir voyager sur les mers.
Vous voulez une autre surprise ? Il est trois heures quinze du matin ce Jeudi 21 Juin. Nous avions trouvé pour accoster et amarrer notre monture dans le port principal du Groenland par 64°06’N et 52°18’W, hier vers 20 heures, un bout de quai momentanément libéré par une barge (dans ce port très encombré les bateaux de pêche ou de travail sont à couple par rangées de 4 et nous sommes une fois de plus le seul voilier). Un léger bruit me réveille. Je me lève aussitôt, enfile rapidement survêtement et veste en duvet sur mon pyjama, bonnet de laine sur mon crâne dégarni et vais voir mes amarres. Arrivés à marée haute, nous sommes maintenant à marée basse 3m50 plus bas, au pied de l’échelle. Rien de surprenant et d’imprévu (chaque fois avant d’arriver au mouillage je mets sur le livre de bord les heures de marée hautes et basses du lieu, données par le Navnet et vérifie qu’à marée basse j’aurai bien la hauteur d’eau nécessaire sous le bateau), j’avais réglé les gardes longues et molles et libéré les traversières pour la nuit. Mais je n’avais pas réfléchi que la très grosse amarre, retenant une énorme barge, que mon étrave caressait alors au ras de l’eau (j’étais une fois de plus entré au chausse pied) pouvait représenter un danger à marée basse. Effectivement je découvre notre grosse ancre, solidement fixée sous la delphinière, ayant croché dedans et appuyant sans façons le museau des 25 tonnes de Balthazar sur la dite aussière. Sous la pression que j’estimais de l’ordre de la tonne cette aussière faisait un angle presque droit avant de remonter là haut sur la grosse bitte d’acier autour duquel elle était frappée. La tension et l’angle que faisait cette aussière avait soulevé à l’horizontale comme un fétu de paille l’énorme pneu d’engin de chantier qui lui tenait lieu de défense. Mais l’aussière digne de celle d’un porte conteneurs respirait la santé et aurait sans doute pu supporter toute la masse de Balthazar. La marée étant alors basse, laissons le mouvement de la lune rétablir la situation et retournons nous coucher. Mais nous aurions été en Manche avec des marnages dépassant les douze mètres nous nous serions retrouvés, non pas comme dans le dessin de l’humoriste Peyton perché sur un rocher isolé, mais suspendus comme une vulgaire ancre à la grosse barge qui ne s’en serait pas forcément ému, nous davantage sans doute ! En bateau comme aux Galeries Lafayette il se passe toujours quelque chose et les facéties possible remarquablement nombreuses. Pensez donc, se retrouver dans cette posture grotesque le jour du solstice d’été, fête nationale dans tout le Groenland, avec la frégate danoise en face qui arbore le Grand Pavois ! Je me serais sans doute précipiter d’abord pour escalader le cockpit devenu vertical et décrocher de haute lutte notre pavillon tricolore. La Honte ! Un verre de rhum…..
Nous sommes au mouillage au fond du fjord de Qôrqut dans un site évoquant, pour ceux qui connaissent, la Bérarde en Oisans.
Ici même un petit groupe de Vikings a débarqué avec ses vaches et ses cochons au Xième siècle pour établir quelques fermes. Je pense qu’ils devaient être furieux contre Eric le Rouge qui leur avait vanté la richesse et la verdure du Groenland. Trop tard, il leur fallait s’organiser pour survivre dans ce monde minéral, austère et glaciaire. L’herbe rase devait à peine suffire à nourrir leurs vaches et leurs moutons et le poisson abondant ainsi que les phoques les ont certainement nourris davantage. Il n’est pas surprenant que ce petit monde se soit éteint quelque deux ou trois cents ans plus tard. En outre un taux de consanguinité extrêmement élevé dans cet isolat ne devait rien arranger bien que dans les divers fjords de Nuuk les ruines de quelques dizaines de fermes aient été identifiées.
Les alpinistes ce Jeudi soir préparent leur sac et leurs crampons pour l’ascension d’un glacier menant à un joli petit sommet que nous avons repéré en arrivant. Le lendemain matin déception, le temps splendide dont nous avons bénéficié jusqu’ici a changé, un plafond de nuages s’installe et baisse avec le baromètre. Refroidis nous allons reconnaître le lieu de débarquement pas évident car les fonds très profonds du fjord ne remontent qu’à quelques dizaine de mètres du bord grâce aux gros blocs qui ont dévalé le vallon qui enserre la langue glaciaire. Un coup à perdre son ancre coincée sous un gros bloc.
Déçus nous devons mettre le cap sur Nuuk pour laisser passer cet épisode de mauvais temps. Pas sûr que le match France/Espagne nous console. Ensuite il faudra songer à mettre le cap sur l’Islande après que François ait croisé Sophie, sa femme, à l’aéroport Lundi 25 Juin.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques.
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre, JP (Merle) et Mimiche (Durand), Bertrand et Bénédicte (Duzan) jusqu’à Ilulissat où JP, Bénédicte et Bertrand nous quittent pour rentrer en avion et où embarquent Eckard (Weinrich), André (Van Gaver), Véronique (Luc), Claude (Carrière) et son gendre François (Froment).